La France va-t-elle savoir et pouvoir faire face à la diminution de ses réserves en eau ?
En matière de gestion de l’eau, il y a ce qui est visible et ce qui est caché. Chacun a pris conscience de la gravité de la sécheresse et peut voir à l’œil nu les conséquences directes du manque d’eau. Les sols craquelés, la végétation jaunie, le lit des rivières à nu … les exemples ne manquent pas. Et il y a la partie cachée, pour laquelle il faut plonger dans les profondeurs des sols. Les couches inférieures regorgent de canaux, de zones de stockage et de circulations d’eau. Ces réserves enfouies constituent par temps normal les régulateurs de notre consommation d’eau. Mais voilà, en 20 ans, de 2002 à 2022, le volume d’eau dans les aquifères (le niveau piézométrique) a fortement diminué ; en d’autres termes, les aquifères ont été plus pompés qu’ils n’ont été reconstitués. Les chercheurs ont évalué que l’Europe perd en moyenne chaque année la quantité d’eau du lac Ontario, soit 84 gigatonnes d’eau (Institut Mondial pour la sécurité de l’Eau – Université de la Saskatchewan, Canada).
Qu’en est-il en France ? L’hexagone compte 6.500 aquifères. 200 ont une superficie comprise entre 1.000 et 15 000 km². L’aquifère le plus important est celui du Bassin parisien qui s’étend de la Normandie et des Hauts-de-France au Centre Val-de-Loire. Les plus petits sont dans les massifs granitiques (Bretagne, Auvergne). Le comportement des aquifères en période de sécheresse diffère en fonction des roches qui les composent et de leur profondeur. Les nappes des Bassins parisien et aquitain sont entourées de roches de craie, de grès et de calcaire non karstique. Leur cycle de vie est très lent. Elles peuvent supporter des épisodes de sécheresse successifs. Les bassins de Bretagne, les zones montagneuses et celles du pourtour méditerranéen renferment des aquifères moins perméables qui répondent au manque de pluie par déstockage. Ils sont très sensibles aux épisodes de sécheresse, et ce d’autant qu’ils sont bien souvent surexploités en période de forte fréquentation touristique. Les épisodes de sécheresse successifs et durables que nous venons de connaître en 2022 ont conduit à une forte pénurie d’eau dans ces régions. L’absence de pluie cet automne et cet hiver n’a pas permis la reconstitution des stocks d’eau.
Le gouvernement français semble avoir pris la mesure des difficultés qui se profilent. Des décisions vont être annoncées à l’occasion du Carrefour des gestions locales de l’eau le 26 janvier prochain. L’assèchement actuel des aquifères n’est guère surprenant pour ED Hydrology. Les symptômes et les risques sont connus, et surtout les solutions sont identifiées. Nous faisons le point avec David Zeitoun, fondateur et président de EDH.
Pour commencer et pour mieux comprendre, pouvez-vous nous expliquer le phénomène de déstockage et rechargement des aquifères et son impact sur l’eau disponible pour l’activité humaine ?
L’aquifère présente un cycle naturel dans le changement du niveau de l’eau : en hiver le niveau de l’eau augmente, en été il baisse. En hiver, l’eau de pluie commence par humidifier le sol et ensuite percole à l’intérieur des couches perméables de l’aquifère. De ce fait, l’aquifère récupère par percolation les eaux de pluie et les stockent. A l’état naturel, un écoulement de l’eau entre les différentes strates de l’aquifère se crée à l’intérieur du sol. Lorsque le pompage est utilisé, en été, l’eau stockée est récupérée pour être consommée.
Aujourd’hui, la gestion publique des aquifères en France a pour principe d’établir un niveau minimum à la fin de l’été. Ce niveau minimum constitue une limite basse de stockage de l’eau dans l’aquifère. Selon ce principe, toute l’eau présente en surplus de ce niveau minimum est pompable.
Les problèmes se déclarent lorsqu’intervient une sécheresse, on a tendance à abaisser le niveau piézométrique en dessous du niveau permis ou acceptable – i.e. le niveau naturel. Les hydrogéologues tirent à ce moment la sonnette d’alarme. En effet, ces niveaux d’eau inférieurs au niveau naturel minimal créent des courants qui sont problématiques, car irréversibles. Pourquoi ? En retirant trop d’eau de l’aquifère, on casse sa dynamique naturelle. La première conséquence évidente est la diminution de l’eau disponible. La seconde conséquence est la diminution de la pression à l’intérieur de l’aquifère, qui peut provoquer beaucoup de phénomènes néfastes à l’aquifère. Citons par exemple la stagnation des courants d’eau qui entraîne l’accumulation de pollutions, l’arrivée d’eaux saumâtres, très salines et d’autres…. Ces eaux de mauvaise qualité sont un facteur de dégradation de la qualité de l’eau de l’aquifère.
Quelles sont les mesures, les techniques qui permettent d’anticiper les effets de la sécheresse ?
Il faut comprendre qu’aujourd’hui l’essentiel des besoins en eau sont concentrés sur les grandes aires urbaines. Quand on dit « nous n’avons pas d’eau », ce n’est pas exact. L’activité humaine pompe l’eau des aquifères et des rivières pour ses besoins. Elle rejette le surplus et ne remet jamais l’eau là où elle l’a prise. En période de sécheresse, la pluie ne compense pas « ces emprunts » et ne remet donc pas les aquifères à niveau. Ce problème a été constaté dans les années 1970 en Israël, pays sec et en partie désertique. Israël a alors développé le principe de la recharge artificielle des aquifères. Il s’agit de remettre de l’eau traitée dans l’aquifère pour maintenir son niveau hydrique. L’eau de l’aquifère est pompée et restituée. Il s’agit d’une gestion raisonnée et responsable de la ressource en eau.
Concrètement, quels sont les dispositifs qui permettent de mettre en œuvre cette recharge artificielle des aquifères ?
Plusieurs technologies existent. Parmi celles-ci, citons :
– pour les grands aquifères, les champs d’épandage : on va alimenter les aquifères avec de l’eau filtrée et donc propre. Il s’agit d’amener dans un champ avec un sol perméable de l’eau traitée. Au centre on trouve les écoulements et sur les côtés des puits d’injection pour remplir l’aquifère ;
– pour les petits aquifères, les puits d’injection. On injecte de l’eau à des endroits précis, soit pour injecter de l’eau propre dans un aquifère pollué, soit pour compléter le niveau d’eau et atteindre le niveau piézométrique requis ;
– l’aménagement des aquifères eux-mêmes avec la création de zones dans lesquelles il n’y a aucun mouvement d’eau. On crée ainsi de nouvelles zones de stockage. Par ce procédé, ED Hydrology a élaboré de nombreuses de zones de stockage naturel dans les kibboutz israéliens.
Sont-ils transposables en France ?
Technologiquement, ces solutions sont tout à fait transposables en France. Le principal frein réside dans la réglementation liée à l’utilisation des eaux usées. A ce titre, les réflexions que va engager le gouvernement français sont bienvenues et indispensables. A ED Hydrology, nous allons suivre les discussions et les décisions qui seront prises de très près.

